mots

 

quelques extraits du livre "textures d'écrits" par BJ Savchuk

 

 

 

 

"Des petits bouts de réalités qui s'enfilent patiemment sur une ligne d'horizon comme un collier de perles, précieuses pacotille, qui se déroulent tel un tricot aux mailles plus ou moins serrées selon le rythme de nos vies et de nos écrits. Ils forment un tissu fragile que nous lissons et déplions, refaisant de nos mains émues les gestes empreints de précautions et de tendresse de nos grand-mères lorsqu'elles rangeaient dans la malle le trousseau, témoin de l'attente laborieuse, à filer du lin, du coton ou de la laine. Cette matière, gaze éthérée, translucide (transparente), filtre le regard, nimbe la vue comme la mémoire qui adoucit les souvenirs, trie et sanctifie ou laisse au rebut."

 

"Le recueil d'instants-pur-poème, d'éclats de vie entraperçus qu'on cherche à retenir pour tenter de les assimiler, pour les humer encore et encore, les respirer, c'est la trace que nous apposons aux évènements, qui nous permet d'y revenir, de retourner sur les lieux et de capturer sur la bande magnétique de notre mémoire cette impression fugitive, furtive, trop brève, qui sans le savoir nous compose tel un collage avec les miettes de vécus récoltés au hasard des allers et venues, des allées et avenues."

 

"Le recyclage des mots et des choses. Dans leur cycle de renaissances, des objets prennent des formes nouvelles, hors d'usage ils acquièrent une beauté libre de toute pratique, de tout distinction. Un vêtement est une enveloppe, un masque, une protection. Découpé, il devient une manche, un bouton, il est matière, tissu, tissage, motif. Un sachet de thé n'a plus le goût de jasmin, mais une couleur de tannin; le drap de ma grand-mère n'est plus seulement du lin filé main, c'est son histoire brodée en lettre rouge et en point de croix, tissée collée dans la toile de la vie qui se peint aux couleurs de chaque matin."

 

"Ma découverte la plus précieuse est l'absence dans le paysage: les collines, dans leur nudité terrestre de cette saison après la récolte, sont d'une beauté époustouflante. Matière lunaire, tissu dense qui forme un motif souligné par la géométrie que dessinent les champs et collines avec leur tracé, sillons brodés, parfois ponctués par un arbre, cyprès au milieu des cèdres rectilignes, lignes de fuite menant aux fermes à l'architecture ramassée si belle. La terre a des reflets comme j'en ai jamais vu, un raffinement où chaque infime modulation d'un flanc de coteau crée un reflet d'un vert tendre et lumineux avec des petites pousses comme un fin duvet, une rosée sur la peau sombre de terre labourée, semences en germination créant une nuance irréprochable."

 

"Tout s'arrête avec la coccinelle qui avance et la main qui lui façonne un chemin entre ses os et les plis de sa peau. C'est un autre temps, condensé et immatériel, immobile, sans montre au poignet, juste le pouls qui bat et pousse des rivières de sang rouge. C'est le temps d'un “peut-être”, d'un futur conditionnel sans condition. Le temps d'un sera, d'un aura, d'un possible. Le moment d'une simple envie trépignante, qui projette au loin son expéditeur avec cet insecte aux couleurs de l'espoir, à l'image du joueur de cerf-volant qui ausculte le ciel à distance et projette sa présence au-delà des limites de son corps.
Ce décalage avec la réalité que certaine situations peuvent produire me fascine. C'est dans cette interstice que je trouve mes mots. Il y a là tous les éléments, les ingrédients et les faits de la vie réaménagés, afin de donner un autre éclairage des choses de tous les jours pour les magnifier. C'est en mettant l'accent là-dessus que la réalité se met à jour et se reflète."

 

"Il faut partir du figuratif pour arriver à l'abstrait.
Cette affirmation me semble d'autant plus évidente que je me sens habitée par les images, entourée, dehors et dedans. Tant d'images qui se bousculent dans ma tête et se répètent, et qui à leur tour génèrent tant d'émotion. Comme celle de ma commode rouge sur le trottoir qui attend qu'un autre la récupère pour l'investir de sa vie et de ses objets. J'ai l'impression d'avoir un bout de ma chambre à coucher là, dehors, avec les passants qui la traversent comme un décor anonyme, un lieu public. J'aime bien cette image d'intérieur extériorisé..."

 

 


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